Taroudant : arrivée d'Abdellatif Ouahbi, patron du parti du Tracteur et ministre de la Justice

Jusqu'en septembre dernier, la ville de Taroudant était gouvernée par les islamistes dits modérés du PJD. Comme quasiment partout au Maroc, ces derniers ont subi une déculottée. Depuis les dernières élections, la cité aux murailles a pour président un gros calibre politique, la patron de la formation sociale-libérale PAM (Authenticité et Modernité), le Berbère Abdellatif Ouahbi, qui fait partie du gouvernement d'Aziz Akhannouch. Avocat (photo ci-dessus), Abdellatif Ouahbi a été désigné ministre de la Justice. A l'instar d'Agadir, dont le président est en même temps le chef du gouvernement, Taroudant a donc tiré le gros lot en matière d'influence à Rabat, les fonctions de ministre et de président de commune étant compatibles. Le nouveau président du Conseil communal de Taroudant a été élu par 19 voix contre 12 à sa rivale Zineb El Khayati (Union socialiste des forces populaires - USFP). Ses 19 voix lui ont été données par son propre parti (huit), le Rassemblement national des indépendants - RNI d'Aziz Akhannouch (trois), le PJD (trois également), ainsi que par les cinq élus de la liste indépendante Al Badil (L'Alternative). Le PJD conserve une certaine influence Le Bureau du Conseil communal qui dirigera Taroudant ces cinq prochaines années est en conséquence formé de trois représentants du PAM (le président Abdellatif Ouahbi et deux de ses collègues, dont une femme), deux élus d'Al Badil (le premier vice-président et une seconde femme), un élu du RNI et un autre du PJD, qui n'est autre que le président sortant, Ismail Hariri, qui conserve ainsi une certaines influence, alors que ce parti a été complètement éliminé des autres municipalités du Souss. Lors de la première réunion du Conseil communal, le 3 décembre (photo), Abdellatif Ouahbi a mis l'accent sur l'utilité de l'union et de la cohésion des différentes forces en présence, en faveur du développement de la ville. Deux premiers projets ont été acceptés à l'unanimité : le projet d'une place digne de ce nom en face du Tribunal et l'achat d'un terrain en vue de la construction d'un centre d'archivage et de mémoire. Des idées de gauche au départ Agé de 60 ans, le nouveau président de Taroudant est né dans une famille de gauche originaire de Taroudant. Ayant obtenu son bac dans cette ville, il a poursuivi ses études à la Faculté de droit de Rabat. Devenu avocat, il rejoint le cabinet d’Ahmed Benjelloun, frère d’un martyr de la gauche, Omar Benjelloun, assassiné par des islamistes dans les années 1970 et fondateur du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste. Ouahbi fait partie de ce dernier jusqu'en 2010, date à laquelle il entre au PAM. Six ans plus tard, il est élu député de Taroudant. À la tête d’un cabinet de Rabat depuis une vingtaine d’années, Ouahbi est aussi un avocat habile qui ne craint pas les dossiers sensibles. Lancé à l'origine par des proches du roi Mohammed VI, le PAM entendait dynamiser la vie politique et constituer une alternative à la montée en puissance du PJD. Le positionnement du parti au Tracteur a été révisé avec l'élection, en 2020, au terme d'un congrès houleux, d'Abdellatif Ouahbi au poste de secrétaire général du parti. Le Roudani bénéficie du soutien de Fatima Zahra Mansouri, ancienne présidente de Marrakech, élue à la tête du parlement du parti, qui a toujours affiché publiquement son soutien à Ouahbi. Le PAM affiche dès lors ses distances avec l'administration du Palais royal et n'exclut plus un rapprochement avec le PJD, perspective qui est toutefois loin de faire l'unanimité. Son nouveau patron demande la libération des détenus du Hirak, le mouvement de protestation du Rif. Il agit en vue de la légalisation de l'avortement. "Celui qui n’évolue pas meurt", déclare-t-il. Accusé de démagogie Présenté comme direct et audacieux, mâdré, atypique, le vieux routier de la politique marocaine qu'est Abdellatif Ouahbi est parfois aussi accusé de démagogie. Au printemps dernier, à l'approche des élections, le patron du parti du Tracteur demande la démission du chef du gouvernement PJD Saâd-Eddine El Othmani, très affaibli par les scandales à répétition qui frappent son parti, son incapacité à rassembler les forces censées le soutenir et par les défaites subies sur plusieurs dossiers sensibles, dont la légalisation du cannabis. Ouahbi précise aussi qu’il n’a pas de différend avec le président du RNI, Aziz Akhannouch, qu’il a rencontré et avec lequel "il s’est mis d’accord pour ouvrir un dialogue sur la base d’un respect mutuel". Le patron du PAM est alors convaincu qu'il se dirige vers la victoire de son parti lors des prochaines élections. Il lorgne vers la présidence du prochain gouvernement. Mais c'est un autre Berbère, Aziz Akhannouch, qui va triompher. Celui qui, précisément, a ferraillé le plus durement contre le PJD.